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Kalbotyra ISSN 1392-1517 eISSN 2029-8315

2021 (74) 14–34 DOI: https://doi.org/10.15388/Kalbotyra.2021.74.1

Papers

À contrecœur, de bon cœur, de tout cœur : de la compositionnalité des locutions figées

Thomas Bertin
University of Rouen
Dynamique du Langage in situ (DyLis)
7 rue Thomas Beckett
F-76821 Mont-Saint-Aignan, France
E-Mail : thomas.bertin1@univ-rouen.fr

À contrecœur ‘unwillingly’, de bon cœur ‘heartily’, de tout cœur ‘with all my heart’: On the compositionality of idioms

Abstract. This study deals with meaning construction in idiomatic phrases (locutions figées/figements). We focus on three French idioms involving the word cœur (à contrecœur, de bon cœur, de tout cœur). To begin, we give a brief account of idiomaticity’s typical criteria, insisting on the common idea that idioms are semantically opaque (non-compositional): their meanings are not a combination of literal meanings (Gross 1996). We argue that another point of view is productive. Indeed, using the notion of “holistic compositionality” (Gosselin 2013), we investigate the way meaning may arise from the combination of words’ abstract semantic contributions (compositionality principle) and take shape contextually (contextuality principle). The primary goal of the study is to analyze the meaning of à contrecœur, de bon cœur, de tout cœur using this approach – which happens to be more accurate than the literal meaning combination approach. To achieve this goal for each of these three idioms: (1) we examine a sample of 200 utterances (and the contexts in which they occur) coming from a large data-source (frWaC) and (2) we take advantage of previous semantic descriptions of cœur (Bertin 2018, 2019), contre (Amiot & De Mulder 2003; Paillard 2003), bon (Katz 1964) and tout (Bat-Zeev Shyldkrot 1995). These two methodological tools shed light on the operation of the semantic mechanism and emphasize the relevance of the “holistic compositionality” approach when applied to idioms’ meaning construction.
Keywords: semantics, compositionality, holism, idioms, cœur ‘French heart’

__________

Submitted: 10/01/2021. Accepted: 05/04/2021
Copyright © 2021
Thomas Bertin. Published by Vilnius University Press
This is an Open Access article distributed under the terms of the
Creative Commons Attribution License, which permits unrestricted use, distribution, and reproduction in any medium, provided the original author and source are credited.

1 Introduction

Les recherches en linguistique envisagent le mot comme « unité ayant une vie autonome, mais surtout comme partie des unités plus complexes, telles un groupe, une phrase ou un énoncé » (cf. l’appel à communication du Colloque de Vilnius Le mot dans la langue et dans le discours 3). Dans le cadre d’une réflexion sur « la façon dont les mots fonctionnent pour construire le sens » (cf. l’appel précédent), nous proposons d’interroger la contribution sémantique des mots (ce qui fait écho à leur autonomie) au sein de trois expressions généralement considérées comme des locutions figées (et donc d’unités complexes) : à contrecœur, de bon cœur et de tout cœur. Nous y reviendrons, mais signalons dès maintenant que nous sommes conscient qu’un tel objectif peut apparaître paradoxal : le sens des expressions figées est en effet souvent considéré comme opaque.

Dans un premier temps, nous reviendrons sur la notion de figement et sur les critères qui permettent d’en délimiter les contours. Ensuite, à partir d’une réflexion sur le troisième critère, nous nous interrogerons sur la construction du sens pour défendre le principe d’une compositionnalité holiste. La troisième section sera consacrée à l’étude des locutions figées mentionnées précédemment pour laquelle nous prendrons soin de préciser la méthodologie adoptée.

2 Le figement en trois critères

Dans le corps de leurs articles, les dictionnaires font généralement appel à la notion de locution. Voici comment le Robert 2014 (désormais, Robert) la définit : « groupe de mots formant une unité et ne pouvant pas être modifié à volonté ». La locution est donc un ensemble de mots qui fait à tel point unité qu’elle ne peut pas bouger : elle est figée. Cette notion de figement est cependant plus difficile à circonscrire qu’il n’y paraît. Elle fait, en tout cas, débat en linguistique et la terminologie1 reste flottante (cf. les termes figement, expression figée, locution, locution figée, idiome, expression idiomatique, phrasème…). En dépit de cette difficulté, nous présentons ci-dessous trois critères qui, à défaut de faire consensus, sont régulièrement convoqués quand il s’agit d’évaluer le caractère figé ou non d’un groupe de mots (Gross 1982 ; Gross 1996 ; Lavieu 2005 ; Mejri 2005 ; Lamiroy 2008 ; Violet 2017).

2.1 Critère morphosyntaxique

Le critère morphosyntaxique est probablement le critère qui rend le mieux compte de l’idée intuitive de figement. Car il témoigne du fait que l’expression est comme bloquée d’un point de vue formel (Mejri 2005). Lamiroy (2008) parle d’un critère de non-modifiabilité. Par exemple, pour l’expression prendre ses jambes à son cou :

(1) Jules prend ses jambes/??les jambes/*sa jambe/ses *petites jambes à son cou2

(2) *les jambes sont prises au cou par Jules/?ses jambes, Jules les a prises à son cou

Malgré son caractère formel, ce critère n’est pas toujours facile à mettre en œuvre (en (2) par exemple, le détachement ne nous paraît pas totalement exclu). Il mérite donc d’être complété.

2.2 Critère lexical

Avec le critère lexical, le caractère non-modifiable relève de la non-substituabilité paradigmatique (Lamiroy 2008, 90) : un lexème de sens proche ne peut pas être substitué au lexème d’origine. Par exemple, pour l’expression bayer aux corneilles :

(3) Colin baye aux corneilles/*corbeaux

Là encore, l’application de ce critère est parfois plus litigieuse que cet exemple le suggère. Par exemple, si nous rejoignons Lavieu (2005, 177) pour considérer comme impossible la substitution de bêche à pelle dans distribuer des récompenses à la pelle (*distribuer des récompenses à la bêche), nous pensons, contrairement à elle, que la substitution de cadeaux à récompenses est tout à fait possible3 dans cette même expression (distribuer des cadeaux à la pelle).

2.3 Critère sémantique

Le dernier critère est sémantique. C’est pourquoi, dans le cadre de cette réflexion sur la construction du sens, il nous intéressera plus particulièrement. Avant d’entrer dans le débat (cf. section 3, infra), disons simplement que, traditionnellement, ce critère stipule que, dans une séquence figée, « le sens des mots ne permet pas d’interpréter leur combinaison » (Gross 1982, 152). Ce qui signifie que le sens se construit globalement (Lavieu 2005).

Par exemple, le sens de prendre ses jambes à son cou se glose ‘s’enfuir à toute vitesse’ (sens global) et non ‘mettre les jambes autour de son cou’ (combinaison des sens des différents mots). De même, bayer aux corneilles – qu’on peut gloser ‘rester à ne rien faire’ – ne renvoie pas à l’idée de ‘orienter sa bouche grande ouverte vers des oiseaux’. On parle souvent de sens non-compositionnel (Lavieu 2005) ou de non-compositionnalité du sens (Lamiroy 2008).

2.4 Bilan

Même s’ils ne font pas toujours consensus, trois critères sont généralement mis en avant quand il s’agit d’évaluer le caractère figé d’une séquence. Les deux premiers (morphosyntaxique et lexical) s’évaluent difficilement en termes de tout ou rien, c’est ce qui conduit à envisager le figement comme une notion scalaire et à parler de degré de figement (Mejri 2005 ; Lavieu 2005). Quant au troisième critère (sémantique), nous défendons qu’il pose en fait un problème concernant la conception du sens qu’il engage et la définition même de la compositionnalité4. C’est le point que nous développons dans la section suivante.

3 Du principe de compositionnalité à la compositionnalité holiste

Notons d’abord que le critère sémantique de non-compositionnalité n’est pas sans poser difficulté dans la littérature consacrée aux figements. Par exemple, Zaharieva & Kaldieva-Zaharieva (2017, 22) distinguent unité phraséologique et séquence figée sur la base du fait que la première est nécessairement non-compositionnelle et pas la seconde. Svensson (2004, 71–99) montre que le critère de non-compositionnalité ne peut s’appliquer tel quel et mérite d’être repensé à partir de quatre dichotomies5. Quant à Mejri (2011, 76), il conteste l’idée que l’opacité sémantique soit même un critère de figement.

Nous retiendrons néanmoins que, assez généralement, l’idée d’un sens non-compositionnel est retenue comme bon indice de figement. Dit autrement, on retient souvent l’idée qu’un figement est opaque : « son sens global n’est pas l’addition des sens littéraux » (Gross 1996, cf. les exemples précédents prendre ses jambes à son cou ou bayer aux corneilles). Or nous pensons que cette façon d’envisager les choses pose différents problèmes, nous les évoquons à la section 3.1. Par ailleurs, nous défendons qu’on peut adopter une conception de la construction du sens différente, nous l’explicitons à la section 3.2.

3.1 Problèmes posés par le critère sémantique de non-compositionnalité

D’abord, d’un point de vue heuristique, le principe d’un sens opaque suggère qu’il n’y a en fait rien à voir. Le figement serait une sorte de point aveugle de l’analyse sémantique. Or, comme le souligne Franckel (1992, 209), une telle option est fâcheuse car « c’est alors des pans entiers et sans doute même l’essentiel de la langue dont il faudrait renoncer à saisir l’organisation » (le figement étant loin d’être marginal).

Ensuite, d’un point de vue conceptuel, envisager le sens compositionnel comme l’addition des sens littéraux suppose une définition claire de ce qu’est le sens littéral (on parle parfois aussi de sens premier ou de sens propre dans des perspectives un peu différentes). Or, comme le souligne Rastier (1994, 327), « la notion de sens littéral est une des plus énigmatiques de notre tradition6 ».

Enfin, d’un point de vue à la fois théorique et empirique, et c’est sur ce point que nous insisterons ici, la manière dont est appliqué le critère sémantique semble convoquer une conception atomiste de la construction du sens qui ignore le principe de contextualité (Gosselin 1996) : le sens se construirait comme une simple addition de sens littéraux.

3.2 Vers une compositionnalité holiste

Il nous semble plus fructueux de considérer que chaque unité linguistique en présence n’apporte pas tant un sens littéral (qu’il resterait à définir) qu’une contribution sémantique présentant un caractère à la fois invariant et sous-déterminé. Dans une approche holiste du sens, on peut considérer que cette sous-détermination est levée en contexte (principe de contextualité). Le sens se construit alors par l’interaction de ces contributions sémantiques (et non de sens réputés littéraux). C’est ce qui conduit Gosselin (2013) à parler de compositionnalité holiste.

Nous ne prétendons évidemment pas que cette conception de la construction du sens est inédite. On la trouve déjà formulée chez Victorri & Fuchs (1996) qui parlent de « construction dynamique du sens ». Dans le cadre de la sémantique des points de vue, les propositions de Col & Aptekman (2016) – qui convoquent la notion d’instruction dynamique – la réinvestissent également à leur manière. Enfin, cette conception est présente chez les culioliens (Jalenques 2017) avec la notion de forme schématique (Culioli 1990)7.

Cependant, à notre connaissance, cette conception est plus rarement mobilisée pour analyser le sens des séquences figées8. Notre contribution cherche à combler en partie cette lacune en proposant trois études de cas.

4 Études de cas : des locutions avec cœur

Selon la perspective théorique décrite précédemment, nous proposons d’analyser sémantiquement trois locutions réputées (plus ou moins) figées et mettant en jeu le nom cœur. Cela revient à dire que nous postulons que leur sens n’est pas opaque (au sens de Gross 1996) et qu’on peut, partant des différentes contributions sémantiques des unités en jeu, expliquer comment se construit le sens de ces séquences.

Sur le plan méthodologique, il est nécessaire d’observer les locutions fonctionner en contexte afin d’identifier comment celui-ci joue sur la construction du sens en tirant profit des contributions sémantiques propres à chacune des unités en jeu. Dans cette perspective, nous recourons à la base de données frWaC9, vaste ensemble de pages Web (forums, blogs…) qui présente l’avantage d’offrir un échantillon de langue à la fois conséquent (1,3 milliards de mots), récent (la base a été compilée en 2016) et peu surveillé. Cette base de données est également dotée d’un outil de recherche performant. Dans la suite, les énoncés extraits de frWaC sont suivis de la mention fW.

Par ailleurs, à partir de ces observations, nous cherchons à mettre au jour des contraintes d’emploi pour mettre en évidence ce que Milner (1989) appelle un « impossible de langue » qui nous renseigne sur les propriétés sémantiques des unités linguistiques en jeu.

Enfin, en plus de certaines descriptions lexicographiques qui constituent souvent un bon point de départ, nous nous appuyons évidemment (dans la mesure où elles existent) sur des études consacrées aux mots composant les locutions analysées. Nous consacrons d’ailleurs la section suivante à des éléments de description sémantique du nom cœur, commun aux trois locutions.

4.1 Contribution sémantique du nom cœur

Dans Bertin (2018, 320), nous avons consacré une description approfondie au nom cœur10. Voici comment nous y avons formulé sa contribution sémantique :

En référence à une entité E, le nom cœur renvoie à une sous-entité C à la fois intérieure à E et en relation avec l’extérieur de E. C’est au travers de cette relation que C est le siège d’une valuation fortement positive sur un gradient qualitatif.

Cette formulation mériterait évidemment des commentaires que nous n’avons pas la place de développer ici. Dans le cadre des études de cas qui suivront, nous tenterons cependant d’en éclairer certains aspects quand cela apparaîtra nécessaire. Disons, dès à présent, que, dans les locutions qui nous occupent, l’entité E sera systématiquement instancié par un être humain (ce qui n’est pas toujours le cas : au cœur de la forêt ou le cœur du réacteur) et que C renvoie à une partie psychologique de cette entité humaine (là encore ce n’est pas toujours le cas : cf. les emplois de cœur qui permettent de désigner l’organe). Pour fixer les idées, voici un exemple mettant en jeu chacune des locutions :

(4) Bien sûr, s’ils avaient été seuls tous les deux, le rapport de forces aurait été bien différent. Djarn déposa à contrecœur son épée et son arc à ses pieds. Des hommes d’armes surgirent des fourrés et se saisirent du matériel. (fW)

(5) Il a un bras amputé en dessous du coude et l’autre complètement plâtré. Il commande son demi avec une paille, il faut prendre son argent dans ses poches, lui sortir ses cigarettes, lui en mettre une dans la bouche, lui allumer. Jusqu’ici, rien de grave, on l’aide de bon cœur. (fW)

(6) En tout cas, sache que je suis de tout cœur avec toi, j’ai ressenti ce que tu ressens, et je sais que c11 dur psychologiquement et physiquement, le temps et l’amour de tes proches (surtout le soutien de ton conjoint) aident beaucoup. (fW)

4.2 La locution à contrecœur

Adoptant un point de vue fonctionnel, le Robert décrit à contrecœur comme une locution adverbiale – c’est également le cas du Dictionnaire explicatif et combinatoire (désormais, DEC). Cependant, d’un point de vue morphologique, on peut parler d’une locution prépositionnelle (à contrecœur)12. Le caractère figé semble bien attesté si on se fie aux critères morphosyntaxique (7) et lexical (8) :

(7) Paul accepte cette proposition à *total/*vrai contrecœur/*son contrecœur/*cœur

(8) Paul participe à cette réunion à *pour-cœur/à contre-*désir/à contre-*envie

Cela étant dit, la locution à contrecœur s’inscrit dans un paradigme significatif (sur lequel nous reviendrons) qui relativise un peu les observations sur le plan lexical : à contrepied, à contresens, à contrecourant13...

Pour montrer comment on peut envisager le sens de à contrecœur comme compositionnel (au sens d’une compositionnalité holiste), nous nous appuierons sur deux études consacrées à contre qui mettent au jour sa contribution sémantique propre. Pour Amiot & De Mulder (2003), la préposition contre a un « sens abstrait d’inversion » et le préfixe un « rôle d’inversion ». De façon congruente, Paillard (2003) met également l’accent sur la notion d’inversion dans l’expression de la forme schématique (cadre culiolien) de contre (préposition comme préfixe) :

X contre Y ; X et Y orientés

Y spécifie l’orientation de X comme étant l’inverse de celle dont Y est le support

L’enjeu est donc d’expliciter ce qui est inversé dans le cas de à contrecœur. En fait, comme le suggèrent les dictionnaires en parlant de locution adverbiale, la locution se combine généralement avec un verbe pour modaliser le procès qu’il exprime (complément accessoire/adverbe de manière). L’observation d’un échantillon de 200 énoncés contenant à contrecœur – parmi les 975 de frWaC (cf. la note 12) – indique qu’aucun verbe n’est réellement privilégié à part peut-être accepter et faire14 :

(9) à la différence de Gandhi, qui refusait toute idée de partition, Nehru finit pas en accepter à contrecœur la perspective. (fW)

(10) Le prophète Elisée lui fait dire de se baigner sept fois dans le Jourdain. Naaman le fait, à contre cœur, mais en ressort guéri. (fW)

En revanche, ce qui ressort nettement, c’est une exigence d’agentivité du procès exprimé par le verbe. Autrement dit, le procès doit être pris en charge. On peut ainsi opposer :

(11) Paul ??est malade/prend ce médicament à contrecœur

(12) Paul ??reçoit cette lettre/prend connaissance de cette lettre à contrecœur

En (11), le caractère statif du procès (être malade) s’accommode difficilement de à contrecœur. De même, en (12), le sujet Paul a un rôle de patient du procès (recevoir cette lettre) et non d’agent : là encore, la combinaison avec la locution est peu acceptable.

Ces observations conduisent à envisager que l’emploi de à contrecœur suppose une volonté d’agir (procès agentif) en dépit d’un désir contrarié. Le contraste avec contre son gré confirme cette interprétation :

(13) Paul a pris cette initiative à contrecœur/?contre son gré

(14) Paul a été nommé secrétaire de séance ??à contrecœur/contre son gré

(15) Paul est venu à contrecœur/contre son gré

En (13), le prédicat prendre cette initiative (procès agentif) se combine sans difficulté avec à contrecœur (on comprend que Paul s’est résolu à agir malgré sa réticence) et plus difficilement avec contre son gré. En (14), à l’inverse, la forme passive être nommé secrétaire de séance se combine avec contre son gré (on comprend que Paul a été désigné secrétaire de séance alors qu’il refusait cette tâche) mais pas avec à contrecœur (procès non agentif). Enfin, en (15), les deux énoncés s’interprètent différemment : Paul se décide à venir quoiqu’il n’en ait pas envie (à contrecœur) et Paul est forcé de venir malgré son opposition (contre son gré)15.

Ainsi, l’emploi de la locution à contrecœur impose un procès agentif (généralement exprimé par un verbe16). Et réciproquement, l’instanciation du procès agentif permet de préciser la contribution sémantique de cœur en contexte : (i) cœur renvoie à un élan psychologique orienté vers une action (sous-entité psychologique de E, être humain, en relation avec l’extérieur de E17) et (ii) cet élan est positif (valuation positive sur un gradient qualitatif). Pour fixer les idées, on peut la gloser ‘désir’ – dans une perspective modale, on parlera d’une valeur appréciative positive (Gosselin 2017). Cette interprétation vaut en fait pour d’autres emplois de cœur dans des contextes proches :

(16) Sidonie a agi selon son cœur/a fait cela avec cœur/a accepté de bon cœur18

Cependant, dans le cas de à contrecœur, l’orientation vers l’action est inversée par l’emploi de contre. On retrouve d’ailleurs ce dernier fonctionnement, de façon plus générale, avec la construction à contre-N (où pied, sens et courant expriment tout autre chose que du désir) :

(17) le gardien du but a été pris à contrepied

(18) la voiture circule à contresens sur l’autoroute

(19) le saumon remonte la rivière à contrecourant

Le mécanisme sémantique décrit peut être schématisé comme suit :

Bertin_1.pdf

Figure 1. Construction du sens de à contrecœur

Dans ce schéma, apparaît l’influence du contexte : la combinaison avec un verbe exprimant un procès agentif mais également la construction à contre-N permettent de lever la sous-détermination qui pèse sur la contribution sémantique de cœur. Cependant, une forme de compositionnalité entre en jeu – non pas via la combinaison de sens littéraux – via la combinaison de cette contribution sémantique (affinée contextuellement), de la contribution sémantique de contre et du sens agentif du procès instancié. C’est l’ensemble de ce mécanisme qui permet de parler de compositionnalité holiste.

4.3 La locution de bon cœur

Comme à contrecœur, l’expression de bon cœur est classée comme une locution adverbiale par le Robert et le DEC19. D’un point de vue morphologique, on peut parler d’une locution prépositionnelle (de bon cœur). Cependant, l’application des critères 1 et 2 n’est pas totalement convaincante. Ainsi, si certaines contraintes semblent effectivement interdire de considérer la séquence comme libre sur les plans morphosyntaxique (20) et lexical (21),

(20) il a ri de *cœur/*son bon cœur/*un bon cœur

(21) il a ri d’*excellent cœur/de cœur *parfait

on peut quand même observer certains possibles :

(22) il a ri de très bon cœur

(23) il a agi de mauvais20 cœur/de bon gré

Ces observations n’empêchent pas d’investiguer la manière dont se construit le sens de bon cœur (dont le statut de locution semble plus incertain). En fait, nous nous appuierons même sur ces substitutions pour mettre au jour certaines propriétés.

Sur un échantillon de 200 énoncés (sur les 847 contenant de bon cœur dans frWaC), on observe que – à l’instar de à contrecœur – la locution de bon cœur se combine généralement avec des verbes exprimant un procès agentif. Dans ce qui suit, nous allons distinguer deux cas qui correspondent à deux interprétations distinctes de bon (i.e. le contexte fait émerger deux sens à partir d’une même contribution sémantique propre) ; lesquelles dépendent précisément de la nature du procès exprimé par le verbe (principe de contextualité).

4.3.1 Interprétation qualitative de bon

Dans le premier cas, le verbe exprime un procès qui impose une interprétation qualitative de bon : bon s’oppose à mauvais (conformément à une certaine intuition). C’est typiquement ce qui se passe avec des verbes comme accepter ou donner21 :

(24) l’un d’entre nous, plus inspiré, a suggéré de se proposer pour aider la présidente du moment. Elle accepta de bon cœur, et il devint vice-président. (fW)

(25) les acheteurs donnent de bon cœur une obole à l’organisation caritative. (fW)

Dans ces exemples, on observe que (i) on peut substituer de bon gré à de bon cœur (le sens reste alors proche) ; (ii) on peut substituer mauvais à bon (l’interprétation globale s’inverse logiquement) ; (iii) on peut substituer à contrecœur à de bon cœur (là encore, l’interprétation globale s’inverse) :

(26) elle accepta de bon gré/les acheteurs donnent une obole de bon gré

(27) elle accepta de mauvais cœur/les acheteurs donnent une obole de mauvais cœur

(28) elle accepta à contrecœur/les acheteurs donnent une obole à contrecœur

Le rapprochement effectué en (28) attire l’attention sur un fonctionnement assez proche de ce qui se passe avec à contrecœur : la mise en jeu d’un verbe exprimant un procès agentif modalisé par l’emploi de cœur fait émerger, pour ce nom, une interprétation du type ‘désir de mettre en œuvre une action (appréciatif positif)’.

Quant à bon, il permet d’exprimer une valeur positive sur le plan qualitatif. Ainsi, dans la perspective du philosophe Katz (1964)22, good (anglais) est associé à un semantic marker noté (+) et s’oppose à bad, lui-même associé à (-). On voit ici comment contre et bon, en combinaison avec cœur, peuvent fonctionner comme des antonymes alors qu’ils ont des statuts catégoriels différents et des significations a priori sans rapport.

4.3.2 Interprétation intensive de bon

Dans le second cas, la construction du sens est différente car le verbe exprime un procès qui impose une interprétation intensive de bon : une interprétation qui, sans exclure toute dimension qualitative (cf. la section 4.4.3 infra), met en jeu une dimension quantitative ou, plus précisément, « met en jeu la notion de degré (c’est-à-dire un cas particulier de quantification) » (Romero 2004, 450)23. C’est typiquement ce qui passe avec des verbes d’action (au sens concret du terme) :

(29) il nous offrent le thé bien chaud qu’ils avaient dans le Thermos ainsi que les biscuits qu’ils avaient dans leur voiture […] Je peux vous dire qu’on mangeaient de bon cœur et même plus !!! (fW)

(30) Les cloches ont retrouvé leur voix. Le vacarme est assourdissant, mais, arc-boutés sur nos planches, nous continuons à appuyer de bon cœur jusqu’à n’en plus pouvoir, envoûtés, submergés par ce concert que nous venons de déclencher. (fW)

Dans ces exemples, grâce à l’emploi de de bon cœur, les actions auxquelles réfèrent les verbes (manger, appuyer) sont présentées comme accomplies avec beaucoup d’énergie. Ainsi, la combinaison d’un verbe exprimant une action concrète avec le nom cœur fait émerger une interprétation du type ‘énergie24 à mettre en œuvre une action’. Cette interprétation est confirmée par d’autres éléments du co-texte : les expressions et même plus (29) et jusqu’à n’en plus pouvoir (30) en appellent bien à la notion de quantité. Le contexte conduit à intégrer une dimension quantitative à l’interprétation de bon (on évalue un certain degré d’énergie) : bon a une valeur intensive.

Cette interprétation (dans les contextes décrits précédemment) nous paraît proche de celle qui émerge de l’emploi de la combinaison de cœur et joie dans la locution s’en donner à cœur joie (on mangeait de bon cœur/on continuait à appuyer de bon cœur/on s’en donnait à cœur joie). Notons enfin qu’on retrouve cette interprétation dans certains emplois des verbes aller et se mettre :

(31) Oasis n’a jamais caché son admiration pour les Beatles, et les critiques y vont de bon cœur, les accusant parfois de plagiat ou de pâle imitation25. (fW)

(32) Chez les Songhaïs Première étape : la langue, le Songhaï. Maurice s’y met de bon cœur : il n’a pas l’habitude faire les choses à moitié. Cours, notes, livres, mémorisation, conversations, et encore des conversations. (fW)

Dans ce dernier exemple, on note que l’interprétation intensive est confirmée par d’autres éléments du co-texte : l’expression ne pas faire les choses à moitié ainsi que la phrase nominale suivante (Cours, notes…) qui crée un effet d’accumulation.

4.3.3 Construction du sens de de bon cœur

Comme précédemment, nous décrivons le mécanisme sémantique par un schéma qui illustre comment les éléments contextuels viennent influencer la construction compositionnelle du sens :

Bertin_2.pdf

Figure 2. Construction du sens de de bon cœur

Cette analyse n’interdit pas des situations ambivalentes (hésitation entre les deux sens). C’est souvent le cas avec rire de bon cœur dont on trouve 55 occurrences (parmi les 200 observées !). Tout dépend essentiellement de la manière dont on appréhende le procès auquel rire renvoie : soit comme un procès psychologique (on se focalise sur la joie éprouvée) soit comme un procès d’action (on se focalise sur la manifestation de cette joie). Le premier cas appelle une interprétation ‘désir’, le second une interprétation ‘énergie’. Les deux exemples suivants illustrent cette différence :

(33) Les comédiennes abordent ces moments avec aisance et fraîcheur et le résultat est au rendez- vous : on rit de bon cœur ! (fW)

(34) Hier, à l’occasion des premières fleurs, les parcs étaient couverts de bâches bleues et les pique-niqueurs riaient de bon cœur en s’enfilant bière sur bière ! (fW)

En (33), l’énoncé s’apparente à une critique (positive) sur une pièce de théâtre : on pointe le fait que la qualité du spectacle provoque un réel amusement. Ainsi, le sens de rire de bon cœur s’interprète comme rire de bon gré/rire sans se forcer (‘désir’). En (34), l’énoncé rend compte d’une observation : le locuteur est témoin d’un évènement qu’il perçoit. Dans ce cas, c’est plutôt le sens de ‘manifestation d’une joie’ qui émerge et donc rire de bon cœur s’interprète comme ‘rire avec énergie/enthousiasme’.

4.4 La locution de tout cœur

Comme les précédentes, la séquence de tout cœur est envisagée comme une locution par le Robert et le DEC. Ce qui frappe néanmoins, c’est qu’elle est citée aux côtés de de bon cœur comme si les deux expressions étaient interchangeables. Dans cette section, nous verrons que ce raccourci est précisément discutable et qu’il ne fait pas justice aux mécanismes sémantiques en jeu. Mais revenons d’abord aux critères morphosyntaxique et lexical. Sur le plan morphosyntaxique, on observe que la séquence paraît en fait modifiable :

(35) Paul est de tout cœur/de cœur avec Marie

(36) Paul souhaite de tout cœur/de tout son cœur réussir

En effet, il semble bien que la suppression de tout soit possible (35) tout comme l’insertion d’un déterminant possessif (36). Dans la perspective sémantique adoptée ici, nous ferons l’hypothèse que ces modifications ne sont pas sans incidence sur la construction du sens et donc sur l’interprétation (autrement dit : de cœur, de tout cœur et de tout son cœur sont des variantes possibles mais pas forcément parfaitement synonymes). Au plan lexical, certaines substitutions sont peu envisageables,

(37) Paul souhaite de tout/*total/*d’entier cœur réussir

mais d’autres le sont. C’est en tout cas ce que suggèrent les dictionnaires qui donnent :

(38) accepter de tout/bon/grand cœur

En fait, ces modifications nous paraissent discutables à co-texte égal. Et, pour affiner l’analyse, il nous semble primordial d’observer les distributions et notamment d’identifier quels verbes sont utilisés avec les séquences en jeu. Nous proposons de nous appuyer sur les différences dans les emplois d’expressions manifestement proches (morphologiquement comme sémantiquement) pour mieux comprendre le fonctionnement de chacune. Pour ce faire, nous procéderons en quatre étapes : (i) nous comparerons de tout cœur avec de tout mon cœur, puis (ii) de tout cœur à de cœur, (iii) nous expliciterons la contribution sémantique de tout dans de tout cœur et (iv) nous formulerons des hypothèses sur le fonctionnement sémantique de de tout cœur.

4.4.1 de tout cœur vs de tout MON26 cœur

L’observation d’un échantillon (de 200 énoncés) met en évidence un fort contraste :

de tout cœur

de tout MON cœur

espérer/souhaiter

62

33

être* (avec)

65

2

remercier (+ merci)

27

8

aimer (+ détester)

2

57

embrasser

2

9

Verbes « religieux** »

5

28

* Sont pris en compte les énoncés où le verbe être est manifestement élidé (cf. de tout cœur avec Charlie).

** Ils sont variés : prier, célébrer, louer, servir (Dieu), obéir (à Dieu), se consacrer (à la gloire de Dieu), revenir (vers le Seigneur), se confier (à l’Éternel), chanter (les louanges), croire (en Lui)… Verbes auxquels il faudrait ajouter plusieurs occurrences du verbe aimer.

Tableau 1. Verbes combinés avec de tout cœur et de tout MON cœur

Quand de tout cœur est majoritairement employé avec être avec (39) et remercier (ou merci) (40),

(39) Les Savoisiens partagent la peine et sont de tout cœur avec la famille et les amis de Romain Bazile. (fW)

(40) Permettez moi d’abord de vous remercier de tout cœur pour votre accueil chaleureux. (fW)

la locution de tout MON cœur se combine préférablement avec aimer (41), embrasser (42) et, de façon significative, avec des verbes « religieux » qui expriment foi ou amour en Dieu (43) :

(41) je vous aime de tout mon cœur toute la troupe de high schoole musical je vous kiffff. (fW)

(42) Je finis ma lettre chère Amandine en t’embrassant de tout mon cœur ainsi que mes deux enfants. (fW)

(43) Celui qui sert Dieu de tout son cœur est bien accueilli, et sa prière parvient jusqu’au ciel. (fW)

Il est difficile de parler d’une stricte distribution complémentaire puisque quelques occurrences attestent de la possibilité de distributions inverses. Le contraste est néanmoins frappant. Par ailleurs, cette quasi-complémentarité est neutralisée avec souhaiter et espérer. Qu’en tirer sur le plan sémantique ? Avec de tout mon cœur, la fréquence des contextes mobilisant une relation d’amour (entre personnes humaines comme avec Dieu) semble indiquer que, dans cette locution, le nom cœur réfère au siège de l’amour. La combinaison avec un déterminant possessif construit un référent, certes relativement abstrait (il ne s’agit pas d’un organe mais plutôt d’un lieu psychologique), mais bien circonscrit. Par contraste, si l’emploi de de tout cœur suppose bien une relation (conformément à la description sémantique de cœur), il ne s’agit pas nécessairement d’amour : Paul est de tout cœur avec Marie (‘Paul la soutient totalement’) ; je te remercie de tout cœur (‘je te remercie très sincèrement’). Le nom cœur semble référer à quelque chose de bien moins spécifique que le siège de l’amour. Pour cerner cette référence, comparons à de cœur.

4.4.2 Ce que dit de cœur

La séquence de cœur est en fait peu employée comme complément accessoire de verbe27. Un sondage dans frWaC met au jour quelques énoncés isolés avec aimer ou embrasser ainsi que chanter et croire (de nouveau, dans un contexte religieux). On trouve surtout une dizaine d’énoncés avec être (avec). En voici 4 exemples :

(44) Vous regrettez de ne pas être à Rome ? Vous aimeriez être de cœur avec nous ? Nous ne vous oublions pas, ni vos intentions. Suivez les pèlerins jour après jour ! Une couverture photo et des articles. (fW)

(45) Je serai de cœur avec vous tous, mais mon état de santé physique, ne me permettra pas d’être matériellement présente, et je le regrette beauxoup. (fW)

(46) La Résistance mène une guérilla active. Au printemps 1944, une partie des Français est de cœur avec les maquisards. (fW)

(47) Il concerne la non-sélection de Nicolas Anelka, dont il est un des proches. Il traduit assez fidèlement ce que je pense de cette équipe. Nous avons décidé d’être de cœur avec l’Angleterre le Bresil, le Portugal et la Côte d’Ivoire. (fW)

Ces énoncés illustrent les deux contextes qu’appelle généralement la séquence de cœur. En (44) et (45), il s’agit d’évoquer des situations où les personnes ne peuvent participer physiquement à un évènement (ne pas être à Rome, ne pas être matériellement présente) mais auquel elles prennent part à distance en soutenant les présents par la pensée. A chaque fois, ce soutien psychologique est, conformément à la description de cœur, fortement positif. En (46) et (47), la présence physique n’est pas un enjeu (elle n’est pas envisagée). Il s’agit en revanche également d’évoquer un soutien psychologique fortement positif (on soutient les maquisards/l’équipe de football i.e. on est de leur côté/à leurs côtés).

Ainsi, comme avec de tout cœur, avec de cœur, il ne s’agit certainement pas d’évoquer spécifiquement une relation d’amour. Dans les deux cas, l’emploi conduit à la construction d’une référence bien plus générale qu’on étiquètera ‘siège d’une relation psychologique positive28.

4.4.3 Tout dans de tout cœur

Dans une étude qu’elle consacre à tout, Bat-Zeev Shyldkrot (1995) investigue son apport sémantique. Selon elle, si tout peut être considéré comme un « marqueur de la totalité » quelle que soit sa catégorie29 (1995, 78), il reste à comprendre comment cette valeur sémantique générale s’instancie en discours.

Dans des exemples comme Marie est toute belle et ce voyage était pour elle tout un évènement, Bat-Zeev Shyldkrot considère que tout désigne de l’intensité – notion permettant d’introduire une dimension qualitative là où l’idée de totalité semblait imposer uniquement la quantité30 (1995, 79). Et, dans le second énoncé (à rapprocher également de il ne faut pas en faire tout un drame, sa vie fut tout un roman), il s’agirait même d’un sens assez particulier qui mettrait en jeu – au-delà de l’intensité – la subjectivité du locuteur : en attribuant au référent du nom (ici, évènement, drame, roman) « toutes les qualités exigées » pour être un évènement (un drame, un roman), le locuteur donnerait à ce nom un sens nouveau (Bat-Zeev Shyldkrot 1995, 85).

Quoiqu’il soit employé dans une séquence considérée comme une locution et ceci sans déterminant31, on peut penser que cette interprétation de tout est celle qui prévaut dans de tout cœur32. D’une part, la valeur d’intensité convoque – au-delà d’une simple valuation quantitative (i.e. la « totalité » du cœur) – une valuation qualitative qui attribue au référent de cœur toutes les qualités exigées (propriété de mise en relation, valeur fortement positive). D’autre part, d’un point de vue plus subjectif, l’emploi de tout permet de redéfinir le référent (à un niveau certes plus abstrait qu’avec de tout MON cœur) comme un support de relation entre deux êtres humains (cf. être avec, remercier).

4.4.4 Construction du sens de de tout cœur

Dans la séquence prototypique Paul est de tout cœur avec Marie, un fort effet de redondance semble obscurcir l’interprétation des différentes unités linguistiques car (i) être avec convoque de la relation (a priori positive) ; (ii) cœur convoque une mise en relation et une valuation positive et (iii) tout convoque une valuation positive à la fois quantitative (totalité) et qualitative (toutes les qualités exigées). Mais on peut aussi considérer que cette combinaison participe de l’effet d’intensification qui se construit avec la séquence de tout cœur. C’est ce que nous résumons dans le schéma suivant :

Bertin_3.pdf

Figure 3. Construction du sens de de tout cœur

5 Conclusion

Dans cette étude, nous avons pris nos distances sur la manière dont est couramment envisagé le sens des locutions figées. En particulier, nous avons cherché à montrer qu’il n’était pas nécessairement opaque (Gross 1996). Pour cela, nous avons défendu que le sens d’une séquence de mots se construit, non par combinaison de sens réputés littéraux, mais par combinaison des contributions sémantiques propres33 à chacune des unités qui la composent. Selon un principe de compositionnalité holiste (Gosselin 2013), ces différentes contributions interagissent entre elles, ainsi qu’avec le reste du co-texte (principe de contextualité).

Dans cette perspective, nous avons cherché à mettre au jour le mécanisme de construction du sens des locutions à contrecœur, de bon cœur et de tout cœur (tout en observant, au fil du texte, que leur caractère figé était éventuellement discutable). En nous appuyant sur des échantillons d’exemples attestés (frWaC), nous avons essayé de cerner au plus près leur sens (en contexte) tout en démêlant les contributions sémantiques de chaque unité lexicale en présence. On retrouve ainsi une forme de compositionnalité.

Cette entreprise présente (au moins) une lacune. En effet, focalisé sur la dimension lexicale, nous avons omis d’interroger le rôle sémantique que pouvaient jouer les prépositions à et de. On sait que ces deux prépositions, parfois considérées comme incolores (Cadiot 1997), donnent lieu à de nombreux questionnements (Cadiot 1993) qui, dans la perspective que nous avons adoptée, auraient mérité notre attention.

Par ailleurs, il est possible que les locutions choisies (mettant toutes en jeu le nom cœur) se prêtent plus facilement au type d’analyse que nous avons proposée que d’autres locutions réputées particulièrement opaques (casser sa pipe, bayer aux corneilles…). Il resterait donc à pousser plus avant l’investigation.

Références

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1 Cf. Zaharieva & Kaldieva-Zaharieva (2017) pour une discussion récente sur le sujet.

2 On aurait sans problème : Jules lève les jambes/sa jambe/ses petites jambes.

3 Comme nous le fait remarquer un relecteur, c’est alors distribuer des N à la pelle qui relève du figement.

4 Cf. Svensson (2004, 72) et Lavieu (2005, 175) qui discutent précisément cette question. Ces deux chercheuses en arrivent d’ailleurs à envisager des degrés dans la compositionnalité. Notre approche est différente.

5 Motivation/non-motivation ; sens propre/figuré ; transparence/opacité ; analysabilité/inanalysabilité.

6 Il ajoute : « il est […] donné sur le mode de l’évidence, et personne n’a jamais proposé de méthode pour identifier le sens littéral » (1994, 327).

7 Cf. également Franckel cité précédemment qui parle de constructivisme.

8 Cf. cependant Jalenques (2017, 33) qui s’interroge sur le statut de construction du passif en français et relie précisément la notion de construction (au sens des grammaires de construction) à celle d’idiomaticité.

10 Cf. également Bertin (2019).

11 Dans les énoncés attestés, nous conservons les singularités graphiques et les (rares) coquilles orthographiques.

12 S’agissant de contre, la diversité des graphies témoigne d’un flou morphologique. Dans frWaC, on trouve en effet 451 occurrences de à contrecœur (contre préfixe), 298 de à contre cœur (contre préposition) et 226 de à contre-cœur (catégorie ?). Nous adoptons la graphie la plus courante sans faire du statut catégoriel de contre un enjeu.

13 L’usage orthographique est ici également flottant. Nous choisissons de suivre les recommandations de 1990.

14 Significativement, une dizaine d’occurrences pour chacun d’eux.

15 Le DEC (1984, 135) mentionne « J’ai fait l’amour avec lui à contrecœur [action quand même volontaire] vs J’ai fait l’amour avec lui contre mon gré [peut décrire un cas de viol] ».

16 Un déverbal est envisageable : une acceptation à contrecœur de dispositifs de plus en plus contraignants (fW).

17 Nous reprenons ici les termes de l’invariant formulé en 4.1.

18 Nous revenons sur cette locution à la section suivante.

19 Le DEC convoque la fonction lexicale Adv1Real1.

20 Cette compatibilité reste à relativiser : dans frWaC, on trouve seulement 3 occurrences de de mauvais cœur.

21 Verbes fréquents dans l’échantillon. On trouve aussi accorder, consentir (proches d’accepter) ou offrir (proche de donner) mais aussi faire ou venir. Cependant, aucun de ces verbes n’est massivement surreprésenté (au contraire de rire que nous évoquons en fin de section).

22 Cf. également Vendler (1967).

23 Pour une discussion approfondie de la notion d’intensité, voir également Kleiber (2013). Pour une discussion sur l’interprétation intensive d’un adjectif primaire comme bon, voir Goes (2011).

24 La valeur modale relève de l’aléthique et non de l’appréciatif (Gosselin 2017).

25 Ce serait différent avec l’emploi spatial de aller : C’est marrant j’aime pas beaucoup cette région ! […] depuis que je la connais, j’y vais pas forcément de bon cœur (fW). Dans un tel cas, on retrouve l’interprétation qualitative (j’y vais mais de mauvais cœur).

26 Dans cette section, de tout MON cœur est mis pour de tout DET.POSS cœur. Dans Bertin (2018, 269–270), nous ignorons (à tort) la différence de tout cœur/de tout mon cœur.

27 Nous regardons ici les emplois de de cœur avec un verbe sans nous intéresser à des SN (un homme de cœur) ou des Sadj (il est parisien de cœur) dans lesquels de cœur et de tout cœur ne sont certainement pas interchangeables (*un homme de tout cœur ou *il est parisien de tout cœur).

28 Par contraste, on voit comment le recours au possessif, moins anodin qu’il n’y paraît, aide à spécifier cette référence.

29 Déterminant (toute peine mérite salaire), Adjectif (tout le temps), Adverbe (tout seul), Pronom (tous ensemble) mais également Nom (le tout et ses parties) et Conjonction en combinaison avec que (tout riche qu’il est…).

30 Il a vu tous les films de Woody Allen ou toute peine mérite salaire (Bat-Zeev Shyldkrot 1995, 78). On voit comment la notion d’intensité (déjà convoquée pour l’analyse de de bon cœur) permet de mêler dimensions quantitative et qualitative.

31 Les deux aspects étant probablement liés, l’absence de déterminant étant souvent un bon indice de figement.

32 Bat-Zeev Shyldkrot exclut les locutions figées de ses observations (1995, 77).

33 Il est vrai que ces contributions peuvent elles-mêmes apparaître plus ou moins transparentes (ou ...opaques).