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Verbum E-ISSN 2538-8746
2021, vol. 12, DOI: https://dx.doi.org/10.15388/Verb.21

Saussure, miraculeusement retrouvé / Saussure, miraculously rediscovered

Danguolė Melnikienė
Université de Vilnius, 5 rue d'Université, Vilnius / Vilnius University, Lithuania
danguole.melnikiene@flf.vu.lt
ORCID iD: https://orcid.org/0000-0003-4675-4724

Intérêts de recherche : Lexicologie et Lexicographie
Research interests : Lexicology and Lexicography

Copyright © 2021 Danguolė Melnikienė. Published by Vilnius University Press. This is an Open Access article distributed under the terms of the Creative Commons Attribution Licence, which permits unrestricted use, distribution, and reproduction in any medium, provided the original author and source are credited.

Danguolė Melnikienė is full professor and head of the Department of Romance Linguistics at Vilnius University, author of bilingual dictionaries (The Great Lithuanian-French Dictionary (2006, 2012), Lithuanian-FrenchDictionary (2020) and monographs (Bilingual Dictionaries in Lithuania: peculiarities of their megastructure, macrostructure and microstructure (2009), Bilingual Dictionary: a distorting mirror ? (2013), and The Onomatopoeia or the Hybrid Monster (2016)).

Loïc DEPECKER, Saussure tel qu'en lui-même. D'après les manuscrits, Paris, Éditions Champion, 2020, 264 p.

Bien que les sciences du langage aient subi de forts changements au cours du XXe siècle grâce à la linguistique générative, et plus tard, au XXIe siècle, à la linguistique computationnelle, «la pensée de Ferdinand de Saussure continue de nous hanter »[1]. D'après Loïc Depecker, cela n’est pas seulement dû à la force de la réflexion de Saussure, mais au fait que jusqu’à présent nous n'avons que peu d’accès direct à sa pensée sur la linguistique. Comme on le sait bien, le fameux Cours de linguistique générale, paru trois ans après sa mort en 1916, n'était pas rédigé de sa main, mais représente la reconstitution de sa théorie par ses disciples, Charles Bally et Albert Sechehaye, à base de notes prises pendant trois semestres de cours, donnés par Ferdinand de Saussure à l’Université de Genève (1907, 1908-1909,1910-1911). Dans cette reconstitution extrêmement brillante, s'appuyant sur la compilation et le rapprochement de notes prises en cours par plusieurs étudiants, on observe toutefois «nombre de ruptures, de transitions abruptes, d'excursus, de sauts dans le raisonnement » (Depecker 2020, p.10), et c'est Robert Godel qui en 1957 a été l’un des premiers à attirer l’attention sur ces contradictions.

Pendant de longues années les chercheurs n'avaient qu'un accès très restreint aux sources, susceptibles d'éclairer en profondeur la pensée de Saussure sur la linguistique générale. Ses articles très peu nombreux, publiés de son vivant, traitent des questions de grammaire comparée et de la reconstruction du proto-indo-européen. « Elles ne portent pas sur la linguistique générale, même si elles portent des vues de linguistique générale » (Depecker 2020, p.14). L’évènement déclencheur qui a mis en lumière cette question a été la découverte, en 1996, de nouveaux manuscrits dans l’orangerie du château des Saussure à Genève. On s'est retrouvé face à « un véritable puzzle », constitué « de morceaux éclatants, qu'il faut recueillir, analyser, comparer, ajouter les uns aux autres. Et bien sûr interpréter dans leur ensemble, malgré les zones d'ombre qui s'y dessinent qu'il faut reconstituer, fait d'éléments épars d'une pensée géniale et fulgurante » (Depecker 2020, p.9).

Somme de longues années de recherche[2], le livre de Loïc Depecker Saussure tel qu'en lui-même. D'après les manuscrits, représente une reconstitution brillante, exhaustive et précise de la pensée de Saussure. Elle est fondée sur des textes publiés par Ferdinand de Saussure lui-même, sur ses manuscrits, sa correspondance et des notes de ses étudiants.

Comme le souligne l'auteur lui-même, l'idée directrice du présent livre était donc de « se tenir au plus près de la pensée de Saussure et d'aider à entrer profondément dans sa théorie de linguistique générale » qui « reste déterminante pour comprendre la linguistique et l'histoire des idées au XXe siècle et au-delà » (Depecker 2020, p. 25). Ce livre tenait aussi à montrer comment une théorie scientifique prenait son corps et se mettait progressivement en place. Enfin, il devait contribuer à faire comprendre les idées de Saussure dans toute leur cohérence et dans toute leur portée.

La structure hiérarchique du livre correspond pleinement à l'objectif fixé.

Sa partie centrale propose six chapitres, dont chacune est consacrée aux points cruciaux de la pensée de Ferdinand de Saussure, à savoir la langue en diachronie et synchronie, la langue comme un système de valeurs, le problème de l'arbitraire du signe, la langue et la conscience des sujets parlants, la langue dans sa dimension sociale et, enfin, la langue comme un système sémiologique.

Comme l'indique Loïc Depecker, la lecture des manuscrits de Saussure « bouleverse les perspectives » (Depecker 2020, p.163) : plusieurs questions qui semblaient aller de soi deviennent tout à coup problématiques. Pour situer exactement la démarche de Saussure, l'auteur du présent livre suit la chronologie de ses manuscrits en essayant de se tenir au plus près de l'évolution de sa pensée. Leur parcours réserve alors bien des surprises telles que, par exemple, l'approche psychologique que fait Saussure des faits linguistiques, l'implication de la pensée dans la langue et la dimension sociale du langage. Ainsi, loin de considérer la langue comme un simple système, Saussure ne cesse d'insister sur sa dimension psychologique. D'après le linguiste suisse, c'est le sujet parlant qui lie les formes et le sens, qui interprète en permanence le jeu de la valeur dans la langue et prête vie à un système qui, sans lui, resterait pure abstraction. Par conséquent Saussure s'intéresse à l'étude du fonctionnement de la langue dans la pensée consciente et inconsciente ce qui représente une approche quasi psychanalytique des mécanismes de la langue chez le sujet parlant. Mais si le «sujet parlant» donne vie au « système de la langue », on ne peut imaginer que ce dernier se contente de deviser avec lui-même. La langue est faite pour communiquer avec ses semblables et « ce n'est que par la vie sociale que la langue reçoit sa consécration » (Depecker 2020, p. 167). La langue est donc « une chose éminemment sociale » qui se réalise dans la parole. Celle-ci n'est pas conçue non plus seulement dans une dimension psychologique, propre à l'individu, mais dans sa dimension sociale. Contrairement à l'idée généralement reçue sur Saussure, la dimension sociale de la langue ne cesse d'être soulignée dans ses manuscrits : «la langue est sociale, ou bien n'existe pas » (Depecker 2020, p.167). Mais en quoi la langue est-elle sociale ? Les manuscrits de Saussure apportent une précision remarquable. La langue est sociale car elle est composée de signes, qui sont intrinsèquement sociaux. Ceux-ci, à leur tour, sont considérés non pas comme la simple association d'une forme et d'un sens, mais comme un tout dans lequel l'un se trouve fusionné avec l'autre. L'étude du signe linguistique permet à Saussure d'élaborer une discipline nouvelle, la sémiologie. Le signe linguistique se retrouve au cœur de sa théorie car il est le plus arbitraire de tous les signes. Ainsi la linguistique est non seulement la plus apte à mener cette étude, mais elle se présente aussi comme le point d'entrée de la sémiologie entendue comme une vaste discipline susceptible d'embrasser l'étude des signaux, des symboles, des institutions. Mais Saussure ouvre aussi la voie, au-delà de la sémiologie, à ce que le XXe siècle englobera sous le nom de sémiotique, en tant que science du sens.

Ainsi le parcours des manuscrits de Saussure, accompli par Loïc Depecker, esquisse nombre de pistes de réflexion en invitant le lecteur de poursuivre une recherche engagée, car la lecture des manuscrits devrait remettre en perspective, rectifier, combattre certaines idées reçues et « faire sauter ce carcan où on a emprisonné Saussure » (Depecker 2020, p. 181).

Pour saisir pleinement l'importance de l'ouvrage Saussure tel qu'en lui-même. D'après les manuscrits, on ne devrait pas perdre de vue les textes et documents bibliographiques accompagnant sa partie centrale.

D'abord, il s'agit de deux envois d'une trentaine de pages, à savoir Comment peut-on être linguiste ? et Le Silence de Saussure, qui tracent l'histoire du cheminement intellectuel de Saussure, commencée très tôt et marquée par la « jouissance linguistique » (terme de Saussure) et, hélas, finie par une « horreur presque maladive de la plume» lorsqu'il s'agissait d'une rédaction scientifique (Depecker 2020, p. 229). En s'appuyant sur plusieurs feuillets de Saussure, des lettres à ses différents correspondants, particulièrement celles qu'il adresse de 1894 à 1911 à Antoine Meillet, Loïc Depecker révèle le drame du génie qui s'est joué dans plusieurs directions. La difficulté de la matière et l'exigence poussée au bout de réunir les faits en un système, le dépit de se voir de son vivant exploité et pillé, le désespoir de se sentir, à quelques exceptions près, incompris car il était trop en avance sur son temps. D'après l'auteur de Saussure tel qu'en lui-même, l'autre versant du drame du Saussure est largement posthume car plusieurs aspects importants de sa pensée sont restés incompris et déformés en l'absence des éléments nécessaires pour la comprendre dans toute son étendue.

Les deux envois sont suivis du Glossaire des principales notions et des sens les plus usuels dans et d'après les manuscrits ainsi que de la Brève chronologie intellectuelle de la vie de Saussure et de la Brève chronologie de l'aventure des notes manuscrites de Saussure et de celles de ses étudiants, et nous sommes enclins à conseiller à commencer la lecture de ce livre par ces documents, susceptibles de replacer immédiatement le lecteur dans le contexte linguistique, historique et biographique.

L'ouvrage de Loïc Depecker Saussure tel qu'en lui-même. D'après les manuscrits suscitera à l’évidence l’intérêt des spécialistes, mais sa clarté le rend tout aussi utile aux étudiants et à tout lecteur, intéressé par la pensée de celui qui était le précurseur de la linguistique moderne.


[1]DEPECKER Loïc, Les Manuscrits De Saussure : Une Révolution Philologique, In : Langages, 2012/1 n° 185, Armand Colin, Paris, p. 3.

[2]Saussure et leconcept, Bulletin de laSociété de linguistique de Paris, tome XCVIII, fasc. 1, Paris, 2003, p.53-100; Pourunegénéalogie de lapensée de Saussure, Bulletin de laSociété de linguistique de Paris, CIII, fasc. 1, Paris, 2008, p. 1-56; Pourunegénéalogie de lapensée de Saussure 2, Bulletin de laSociété de linguistique de Paris, CIV, fasc. 1, Paris, 2009, p. 39-106; ComprendreSaussure, Armand Colin, Paris, 2009, 190 p.; L'apportdesmanuscrits de Ferdinand de Saussure (dir.), Langages, n178, Larousse, Paris, mai 2011, 128 p.